Pourquoi les émotions ?
Nous choisissons nos livres avec nos émotions.
La recherche en sciences cognitives l’a établi bien au-delà des livres : les émotions participent à nos jugements et à nos décisions. Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie en 2002, a montré la place des mécanismes intuitifs dans nos choix, notamment celle des impressions affectives qui rendent une option attirante ou non. Les travaux de Paul Slovic et de ses collègues précisent ce mécanisme : nous nous appuyons aussi sur ce que nous ressentons pour évaluer les possibilités qui s’offrent à nous. En 2015, Jennifer Lerner et ses collègues ont synthétisé trente-cinq années de recherche montrant que les émotions influencent nos décisions de manière puissante et souvent prévisible, pouvant aussi bien les éclairer que les biaiser. Kahneman, 2003 ; Slovic et al., 2007 ; Lerner et al., 2015.
Pour les livres, cette influence commence avant même la lecture. Dans leur synthèse consacrée aux émotions et à la fiction, Raymond Mar, Keith Oatley, Maja Djikic et Justin Mullin expliquent que notre humeur, les émotions que nous anticipons et notre envie de maintenir ou de transformer notre état émotionnel peuvent orienter le choix d’un récit. La lecture peut ensuite susciter de nouvelles émotions, à travers les personnages, les événements racontés et les souvenirs personnels qu’ils éveillent. Les émotions interviennent ainsi dans le livre que nous choisissons comme dans l’expérience que nous en faisons. Mar et al., 2011.
Cette attention aux attentes des lecteurs rejoint un enjeu concret : en France, 42 % des lecteurs déclarent qu’une offre de livres mieux adaptée à leurs envies et à leurs centres d’intérêt pourrait les inciter à lire davantage. Ce résultat concerne leurs attentes au sens large, dont les émotions peuvent être une dimension. CNL/Ipsos, 2025, p. 55.
Pourtant, les catalogues existants ne disent presque jamais ce qu'un livre fait réellement ressentir. Les métadonnées décrivent un titre, un auteur, un genre, un sujet ; quand une émotion y figure, c'est celle que le livre promet, déduite de sa couverture ou de son résumé.
Classer ce qu'un livre promet est utile. Le KEI© ajoute une entrée par les émotions, pour aider chacun à découvrir des livres au-delà des repères qu’il connaît déjà.
Les sciences cognitives sont au cœur de notre pratique depuis l'origine. Santé publique France classe les compétences psychosociales en trois familles, cognitives, émotionnelles et sociales ; la lecture les travaille toutes.
Plusieurs membres de notre équipe dont notre cofondatrice Céline Mas se sont formés à l'approche neurocognitive et comportementale et notre conseil des sages réunit notamment les neuroscientifiques Samah Karaki et Ornella Godard.
Sources +
Kahneman, American Economic Review, 2003. Slovic P. et al., « The affect heuristic », European Journal of Operational Research, 177(3), 2007. Lerner et al., « Emotion and Decision Making », Annual Review of Psychology, 2015. Mar R. A., Oatley K., Djikic M. et Mullin J., « Emotion and narrative fiction: Interactive influences before, during, and after reading », Cognition and Emotion, 25(5), 2011. CNL/Ipsos, « Les Français et la lecture », 2025, p. 55 (base 897 lecteurs, intention déclarée). Santé publique France, Les compétences psychosociales : un référentiel pour un déploiement auprès des jeunes, 2022.